Comme nous l’avons vu dans la page précédente, c’est avec insistance que Kyungu wa Kumwanza demandait au commissaire de région (gouverneur de province) du Shaba (Katanga) Mandungu Bula Nyati, de l’arrêter. Il menace même de passer la nuit dans la cour du gouvernorat s’il n’est pas arrêté. Par solidarité avec ses collègues commissaires du peuple (députés nationaux) arrêtés pour avoir signer une lettre ouverte, datée du premier novembre 1980, adressée au président-fondateur du MPR et Président de la République, Mobutu Sese SeKo. De guerre lasse, Mandungu va finir par l’arrêter et le mettre dans un avion à destination de Kinshasa.
Kibassa accueille Kyungu à l’aéroport de Ndjili
Arrivé à l’aéroport de Ndjili, Kyungu sera agréablement surpris de voir son ami de toujours venir l’accueillir au pied de l’avion : Kibassa Maliba, commissaire politique et membre du comité central du MPR.
Pourquoi Kibassa Maliba, un si haut cadre du Mouvement Populaire de la Révolution (MPR) prend-t-il le risque de manifester publiquement sa sympathie à l’égard de Kyungu ? Ce dernier étant membre d’un groupe qui est en conflit ouvert avec le Président Mobutu.
Kibassa, l’un des pionniers de la résistance
Au-delà de l’amitié qui le liait à Kyungu, Kibassa Maliba partageait totalement les préoccupations politiques du groupe des 13 parlementaires. On peut même dire qu’il a été le précurseur de ce mouvement de protestation interne du MPR. En effet, au mois de décembre 1979, Kibassa Maliba va faire parvenir à ses collègues du Bureau politique le message suivant : « je refuse de continuer de ramper au risque de tout perdre, même le peu de fierté personnelle qui me reste. J’exige la démocratisation des institutions de la République ».
Le président Mobutu fait semblant de ne pas avoir entendu ce message, mais décide quand même de surveiller Kibassa de loin, sans l’inquiéter.
Le groupe de 13 parlementaires devant la Justice
Après les accolades à l’aéroport de Ndjili, Kibassa amène Kyungu à la cité de l’OUA où il va rejoindre ses camarades emprisonnés : Ngalula, Tshisekedi, Kapita, Kanana et Makanda. Et les autres signataires vont aussi être arrêtés.
On les amène, pour être jugés devant la Cour Suprême de Justice. Le premier président de cette cour, Mutombo Kabelu, est très embarrassé pour conduire ce procès pour deux raisons. Premièrement, il est clair pour tout le monde qu’il s’agissait d’un procès politique et ça le mettait mal à l’aise. Deuxièmement, Etienne Tshisekedi était son camarade de classe au collège de Kamponde au Kasaï ; ils se connaissaient donc très bien.
Après la Cour Suprême, le groupe de 13 va être envoyé à la cour de sureté de l’Etat.
Sous pression, Mobutu abandonne les poursuites judiciaires et opte pour la relégation
A la suite des pressions de la communauté internationale et surtout de l’entrée en fonction ce 20 janvier 1981 du nouveau président américain Ronald Reagan, Mobutu décide d’abandonner les poursuites judiciaires contre les 13 parlementaires. C’est ainsi que le groupe de Ngalula va se retrouver devant la commission de discipline du Comité Central du MPR. Cet organe du parti-Etat décide le 22 janvier 1981 de confirmer la déchéance de leurs mandats de commissaires du peuple et de leur relégation dans les chefs-lieux de leurs provinces d’origine.
Les relégués politiques deviennent populaires
Etienne Tshisekedi est envoyé à Mbuji-Mayi, Paul Kapita à Kananga, Kyungu Wa Kumwanza à Lubumbashi…
On peut considérer que le mythe kyungu wa Kumwanza est né le jour de son arrivée à Lubumbashi comme relégué politique, puisqu’il va bénéficier d’un accueil chaleureux de la part de la population lushoise qui voit en lui et ses camarades des héros qui ont osé défier le grand Mobutu Sese Seko.
Durant ce séjour à Lubumbashi, les gens venaient passer la journée devant sa résidence juste pour manifester leur sympathie envers lui.
Le même phénomène de popularité croissante sera constaté dans les autres villes où se trouvaient les autres relégués.
Mobutu décide de les déplacer encore
Inquiet, le président Mobutu décide de les déplacer de Chefs-lieux de leurs provinces d’origine pour les amener dans les chefs-lieux de leurs territoires. L’honorable Kapita est conduit à Tshikapa, l’honorable Lumbu à Kongolo et l’honorable Kyungu à Kalemie.
Quant au groupe de Mbuji-Mayi (les honorables Ngalula, Tshisekedi, Makanda et Kanana) ils vont être déplacés vers la Province orientale.
Mobutu met fin à la relégation et ouvre les pourparlers
Au mois de décembre 1981, à l’occasion des festivités de fin d’année, le président Mobutu décide d’amnistier les relégués politiques et les autorise à rentrer à Kinshasa.
Après leur arrivée, les pourparlers reprennent entre le groupe de 13 et le pouvoir. Ici, il faut peut-être signaler que dès leur retour à Kinshasa, l’un des 13 relégués a décidé d’abandonner la lutte et de quitter le groupe ; il s’agit de l’honorable Mbombo Léonard. Ce dernier sera remplacé dans le groupe par Kibassa Maliba, qui vient aussi de passer une année en résidence surveillée à Kinshasa à cause de la sympathie qu’il a manifesté à l’égard de 13 parlementaires.
Dialogue de sourds
Les discussions politiques ont donc lieu entre, d’un côté, les 13, avec Kibassa Maliba comme porte-parole. Cette position lui ait octroyée du fait de sa préséance dans les organes du MPR. En effet, kibassa est commissaire politique et membre du Comité Central alors que les autres sont des commissaires du peuple (députés). De l’autre côté, représentant le pouvoir, Vunduawe-te-Pemako, Vice-Premier Commissaire d’Etat aux Affaires Politiques et Décentralisation, assisté du conseiller diplomatique du président Mobutu, Honoré Ngbanda.
Les échanges entre les deux camps sont un véritable dialogue de sourds. Les 13 souhaitent la démocratisation du MPR parti-état, leur parti, alors que les responsables du MPR exigent que les 13 se soumettent à la discipline du parti.
Les 13 parlementaires décident de créer un nouveau parti politique
Depuis leur amnistie par le Maréchal Mobutu et leur retour à Kinshasa, les 13 ont pris l’habitude de se réunir régulièrement chez Ngalula, le doyen du groupe et chez Kibassa, le porte-parole du groupe.
Le 15 janvier 1982 dans la résidence de Kibassa, constatant l’impasse des discussions avec le pouvoir, Ngalula va proposer à ses camarades l’idée de créer un parti politique distinct du MPR. « Sinon nous seront toujours tenus par la discipline de ce parti », explique-t-il. Ses collègues applaudissent l’idée.
Le parti s’appelera UDPS
Tout de suite, les discussions se portent sur la dénomination de ce nouveau parti. Et là, Anaclet Makanda va proposer de nommer le nouveau parti «Union pour la Démocratie et le Progrès Social (UDPS en sigle) ; tout le monde approuve.
Etaient présents kibassa Maliba, Ngalula Mpanda Njila, Kyungu wa kumwanza, Tshisekedi wa Mulumba, Lusanga Ngiele, Makanda Mpinga, Kapita Shabangi, kanana Tshiongo, Lumbu Maloba, Dia Oken-A-Mbel, Ngoy Mukendi, Kasala kalamba et Biringanine Mugaruka.
Kibassa est désigné président de l’UDPS
Les fondateurs décident de confier la présidence de l’UDPS à Kibassa parce qu’il était déjà leur porte-parole et surtout cette désignation réglait un conflit latent de leadership entre Ngalula et Tshisekedi.
Le lendemain du jour de la création de l’UDPS, le Président Mobutu leur envoi un émissaire. Cette démarche leur semble suspecte. Quelqu’un du groupe aurait-il fait fuiter l’information ? Ils décident alors de ne pas encore rendre public leur décision, parce que officiellement, ils étaient encore en pourparlers comme cadres du MPR, avec les organes du parti.
Le nouveau parti est donc mis en veilleuse. Mais la date officielle de la création du parti va être décalée d’un mois c’est-à-dire le 15 février 1982. Parce que le 15 janvier 1982, le jour de la création, les pourparlers étaient encore en cours avec les organes du MPR.
La cooptation des autres fondateurs
Après cette création formelle du parti politique UDPS, les 13 parlementaires décident de coopter comme membres fondateurs certains camarades qui partageaient leurs idées et souhaitaient participer à cette lutte politique. Il s’agit notamment du professeur Lihau, du professeur Dikonda wa Lumanisha, de Mbwankiem, Kakule Nkengele.
Kibassa annonce, à Lubumbashi, la création de l’UDPS
Au mois de mars 1982, se trouvant au Katanga, Kibassa Maliba le président de l’UDPS, en compagnie de kyungu wa kumwanza, le président provincial de l’UDPS Shaba, Lusanga Ngiele et Lumbu Maloba organisent plusieurs réunions d’information et de vulgarisation du nouveau parti politique, l’UDPS à Lubumbashi. Au cours d’une de ces réunions, Kyungu déchire en public le Manifeste de la Nsele pour symboliser leur rupture avec le MPR.
Les fondateurs de l’UDPS sont arrêtés.
A la fin d’un de ces meetings, les éléments de la région militaire arrêtent leur cortège en tirant en l’air. Kyungu va leur demander de tirer sur lui au lieu de tirer en l’air. Les militaires vont procéder à l’arrestation de 4 fondateurs présents sur le lieu. Ils vont être brutalisés et conduits au cachot de la région militaire ou ils seront torturés, avant leur transfert à Kinshasa.
Mobutu lance aussi l’opération d’arrestation des autres membres fondateurs. Ils sont maintenant au nombre de 12 parce que le 13ème, l’honorable Biringamine Muguruka, a accepté l’offre d’asile politique que le président lybien, Mouammar Kadhafi, leur a proposé ; Il est donc parti en exil en Lybie.
L’arrivée de Birindwa et la condamnation des fondateurs
Les douze ayant décidé de poursuivre la lutte au pays, sont donc arrêtés et mis dans les cachots de l’AND (Agence Nationale de Documentation, ancien ANR) ou ils vont être rejoint par un sympathisant proche d’ Etienne Tshisekedi, Faustin Birindwa qui venait d’être arrêté aussi. Des locaux de l’AND ils seront conduits à la prison de Makala.
Le 15 juillet 1982, ils sont tous condamnés à 15 ans de prison ferme pour complot qualifié. Quant aux autres cadres de l’UDPS, Birindwa est condamné à 5 ans de prison, Meta Mutombo et Mangabu à 12 mois, Sambwe Dianda à 24 mois, Kakule Bin Kawanga à 12 mois. Ils seront envoyés dans différentes prisons à l’intérieur du pays.
Le Maréchal Mobutu amnistie les fondateurs de l’UDPS
Grâce au grand travail de sensibilisation, en faveur des prisonniers politiques, fondateurs de l’UDPS, effectué par leur représentant en Europe, Dikonda wa Lumanisha, installé à Bruxelles, la communauté internationale va mettre la pression sur le Maréchal Mobutu (il est devenu Maréchal le 11 décembre 1982) en vue de leur libération.
Le 20 mai 1983, lors de la célébration du 16ème anniversaire de la création du MPR, le Président Mobutu annonce l’amnistie pour tous les prisonniers politiques et principalement les fondateurs de l’UDPS. C’est ainsi que Kyungu, Tshisekedi, Kibassa, Ngalula, Kapita, Lumbu, Birindwa et les autres sont libérés.
Kyungu wa Kumwanza quitte l’UDPS
Vers la fin de l’année 1983, Gabriel Kyungu wa Kumwanza sollicite une rencontre avec ses camarades fondateurs de l’UDPS. Au cours de cette réunion, et à la surprise générale, Kyungu informe ses camarades, qu’après mures réflexions et pour des raisons personnelles, il a pris la décision de quitter l’UDPS et d’abandonner toutes activités politiques. Il a souhaité reprendre ses activités dans le secteur privé.
Avec beaucoup de regrets et de chagrins, ses camarades prennent acte de sa décision. C’est ainsi que, de 1984 à 1987, Kyungu disparait totalement de la scène politique.
Kyungu a-t-il définitivement abandonné la politique ?
A-t-il définitivement divorcé avec la politique ? Ce serait mal connaitre Gabriel kyungu wa Kumwanza.
En 1988, l’animal politique, qui sommeillait en lui, va se réveiller et les gens vont découvrir le nouveau kyungu wa kumwanza : plus audacieux, plus incisif, plus percutant dans sa communication, plus populaire, si pas populiste, et, parfois, plus excessif !
Comme nous le découvrirons dans la prochaine page…
A suivre !
Par Thomas Luhaka Losendjola
Président honoraire de l’assemblée nationale
Ancien Vice-premier ministre
Avocat au barreau de Kinshasa-Gombe
Vos observations, corrections, critiques sont les bienvenues
Nos remerciements à l’Honorable Kapita Shabangi, l’un de 4 survivants du groupe de 13 parlementaires, pour les éclaircissements qu’il nous a apportés.
Pour plus des détails, voir l’ouvrage de Protais Lumbu Maloba « Mon apport dans le triomphe de la démocratie multipartiste ».
Photo. Gabriel Kyungu wa Kumwanza, Etienne Tshisekedi, Marcel Lihau, Kibassa Maliba, Charles Mwando Simba





